Voici le texte complet, publié partiellement1 dans l'édition du 18/02/10 de Libération (pages Rebonds), et dont le titre
original est "Chimpanzés ou femmes libres".2
À l'occasion de la publication de son roman intitulé Le conflit, la femme et la mère, Élisabeth Badinter dénonce dans les médias une
offensive réactionnaire qui réduirait les femmes aux chimpanzés. Elle décrit l'émergence d'un nouveau modèle qui ferait de la maternité le cœur de l'identité féminine. Qui sont ces femmes qui,
bien que très minoritaires, interpellent si fortement la société ?
Elisabeth Badinter, Sylviane Agacinski, Gisèle Halimi et tant d’autres : vos combats sont devenus nos droits. Contraception, avortement, accès aux études et au travail font désormais partie de
notre quotidien. Mais qu’en est-il des inégalités de salaire, du plafond de verre en politique et dans la sphère économique, du partage extrêmement inégalitaire des tâches, des violences, petites
et grandes, massivement infligées aux femmes de notre pays ? La crise économique ne peut être tenue pour seule responsable. Nous dénonçons trente années d’immobilisme des mouvements féministes
français. Le féminisme égalitariste fondé en France par Simone de Beauvoir, en ignorant l’aspect biologique de la différence des sexes, a poussé les Françaises à adopter des comportements
masculins, sans les ajustements nécessaires, et donc au détriment des femmes et des besoins des enfants. La situation des femmes est meilleure dans les pays inspirés par un féminisme
différentialiste. En Scandinavie, la plupart des bébés sont allaités un an. La scolarisation est plus tardive et progressive. Et pourtant, c’est le pays le plus en pointe en termes d’égalité, de
partage des tâches et des congés parentaux longs (paternels ou maternels), de représentation des femmes dans les instances politiques et économiques.
Devenir parent est l’occasion d’un retour critique sur son chemin de vie, d’une réévaluation de ses priorités. La recherche du bien-être de ses enfants apparaît alors comme un cas particulier
d’une recherche globale de sens pour sa propre vie, son couple et sa famille. Pas de morale là-dedans, pas de modèle supérieur à un autre : chacun fait ce qu’il souhaite au moment où il peut.
Contrôle non chimique de sa fécondité, allaitement à la demande et au long cours, cododo, portage, hygiène naturelle infantile, nouvelles manières de travailler, refus de la violence éducative
ordinaire et de l’hypermédicalisation de la naissance… Chacune pioche dans un panier de solutions créatives ce qui est juste pour elle, à un moment bien circonscrit dans son histoire de femme, à
savoir le temps de la petite enfance. Nous sommes souvent les premières surprises par ces choix, et encore plus lorsque nous parvenons à réconcilier émancipation féminine, affirmation de soi,
maternité, et parfois même, sexualité, enfin épanouie. Alimentation biologique et faite maison, couches lavables, refus de l’hyperconsommation et autres pratiques décroissantes : pour certains,
ces choix s’inscrivent dans une recherche humaniste, écologique et économique ; pour d’autres, pas du tout. Il est évident que l’amour maternel ne se réduit pas aux hormones. Nous sommes des
primates culturels, bien en phase avec les réalités de notre temps. L’accusation de retour en arrière ignore la modernité et la créativité de l’éco-féminisme. Elle est à comparer aux procès
intentés par le passé aux démarches de développement durable. Diffamer la Leche League est révélateur d'un profond mépris des besoins de soutien des femmes désirant allaiter. Celles qui ne le
souhaitent pas doivent être tout autant respectées.
Nous sommes des femmes appartenant à des familles homo- ou mono- parentales, recomposées, ou à d'autres, plus classiques, conformes au modèle « papa, maman, deux enfants, une maison, une voiture,
un chien », à la différence près que, parfois, c'est papa qui est au foyer et maman qui travaille à l'extérieur. Il est plus ou moins admis que chez nous, peut-être plus qu'ailleurs, les hommes
partagent volontiers les tâches du quotidien. Dans un monde du travail régi par des codes masculins, nous innovons avec notre façon d'articuler vie personnelle et vie professionnelle, en sortant
des sentiers battus et en proposant de nouvelles manières de travailler dans le temps et l'espace (temps partiel, horaires décalés, télé-travail, carrières non-linéaires...). Nous faisons preuve
de force quand il s'agit de nous réapproprier notre corps confisqué par le corps médical, au moment crucial de choisir la manière dont nous voulons nous soigner, contrôler notre fécondité, donner
naissance à nos enfants, allaiter ou d'ailleurs ne pas allaiter ! Nous manifestons notre résistance face aux institutions et autres autorités scientifiques, psychologues ou éducateurs, qui ont
l'audace de vouloir se substituer à notre jugement et qui voudraient nous dicter nos orientations éducatives. Nous reconnaissons que cette capacité à créer de nouveaux comportements est un
privilège – non pas le privilège de l'argent, mais celui de l'accès à l'information.
Faire de la maternité le cœur de l’identité féminine est tout aussi absurde que de gommer l’impact que les enfants ont sur nos vies, qu’on soit une femme ou un homme. Nous attendons du féminisme
français qu’il reconnaisse enfin l’immense pression que les femmes subissent de la part des institutions, des psychologues, des professionnels de santé, des magazines féminins, en vue de les
faire rentrer dans des cases étroites et aliénantes. Nous souhaitons des conditions sociales qui garantissent à toutes et tous une véritable liberté de choix : allongement du congé maternité,
rémunération et partage du congé parental entre les parents, diversité et qualité des modes de garde, aménagement des temps, modalités et rythmes de travail pour les mères et les pères, points de
retraite pour les périodes non travaillées, respect des usagers par le corps médical. Oui, nous sommes à un tournant culturel et socioéconomique, que nous influencerons peut-être. Mais, nous
n'attendons pas que les politiques agissent pour nous autoriser la liberté de créer les conditions de vie qui nous conviennent. N'en déplaise à Madame Badinter.
Par Marie-Florence Astoin, 34 ans, ingénieure, Stéphanie Boudaille-Lorin, 35 ans, journaliste, Zorica Charlot, 34 ans,
assistante de direction, Dali Milovanovic, 36 ans, éditrice
1 - http://www.liberation.fr/societe/0101619976-le-feminisme-de-badinter-n-est-pas-le-notre
2 – La référence au chimpanzé dans le titre original de ce texte se rapporte à l'article « La femme réduite au chimpanzé », Interview d'Elisabeth Badinter par Charlotte Rotman, paru dans Libération (10/02/2010)